lundi 10 août 2020

Souvenirs de lecture

Bon, les habituées le savent, je suis irrégulière dans les chroniques, et vous voyez que je semble essayer de rattraper mon retard dans celles-ci ces temps-ci. Et vous n'avez pas tort. Or, je n'ai pas la chance d'avoir les mêmes souvenirs que pour Futu.Re pour des lectures plus ou moins lointaines, ou pour certains titres, je n'ai tout simplement pas la sensation d'avoir assez à dire pour écrire une chronique individuelle. Bien que certains titres, j'ai pris le parti de ne pas les chroniquer, il y en a certains qui arrivent dans les catégories de la phrase précédente, et que je tiens à vous partager. C'est pour cela que je reviens avec une multi-chronique pour vous parler de quelques titres.

Une pluie d'étincelles de Tamara McKinley

Bien que le sujet ne soit pas le plus enthousiaste (feu dans l'outback Australien de l'après-guerre), j'ai passé un bon moment avec ces personnages. J'ai apprécié voir comment ils géraient le feu à cette époque et apprécié le style. J'ai aimé voir comment les différents personnages s'entrecoupaient, bien que je me sois posée des questions sur le père, c'est surtout de voir la vie de l'époque qui m'a le plus plu. J'ai senti un peu de mou vers les trois quart, mais somme toute, une lecture qui m'a divertie.

Congo Inc. de In Koli Jean Bofane

On ne bafoue pas la nature, sinon elle se venge.

Voilà un titre dont j'ai remarqué plusieurs passages, mais dont j'ai l'impression que de les mettre dans une chronique ne ferait que tourner en rond puisque j'en suis sortie mitigée. Il est intéressant, fait réfléchir sur la mondialisation, la nature, qui sont les éléments sur lesquels j'ai remarqué plusieurs passages dont vous pouvez voir l'idée principale je crois par celle que je vous ai noté ici.  Cependant, je n'ai pas réussi à sentir d'émotions (face à Isoo, à l'histoire, pas par rapport à la situation). J'ai trouvé que les passages sur la situation du Congo n'étaient pas aussi bien intégrées dans l'histoire qu'ils auraient pu l'être. Même si la plume était sérieuse, celle-ci est fluide et m'a permis de l'apprécier. Et je crois que le plus de ce récit réside dans la réflexion sur la nature et la mondialisation. 

Le secret des abeilles de Sue Monk Kidd

Je n'ai pas vu le film, et ce qui m'attirait dans ce titre, c'était le côté ségrégation. Hors, j'ai trouvé que celle-ci restait en arrière-plan par rapport à d'autres titres que j'avais lus, surtout que le côté émeutes raciales dans la quatrième m'avait laissé penser que ce serait davantage présent. Cela est peut-être la raison pour laquelle j'ai moins apprécié qu'escompter. Cependant, le récit prend ses aises petit à petit, grâce à une bonne construction, ce qui m'a permis de trouver intéressante la façon dont Lily prend sa place à travers ses apicultrices. Je verrai sans doute le film pour voir comment cela a été adapté. 

L'égarée de Donato Carrisi (Mila Vasquez, tome 3)

Voilà, ça fait un bon moment que j'ai lu L'écorchée, au point que je ne me rappelle pas comment ça se termine. Mais je savais que ce titre faisait partie de la saga, et j'avoue qu'au début je me demandais si je lisais la bonne chose: j'avais surtout un doute sur un élément, qui se révèle être la chute de ce tome-ci. Même si je la pressentais, des éléments me faisaient douter: j'ignore s'ils sont des incohérences ou s'ils n'ont pas été répondu, car je n'ai pas relevé ce qui pouvait les expliquer. Bien qu'un départ plus lent à cause de mes interrogations, je retrouvais le style, et encore une fois ce fut addictif comme lecture, et permet de mettre une part d'éclairage, car on veut voir le fin mot de l'histoire. 

Obasan de Joy Kogawa

Malheureusement, même si je voulais en apprendre sur l'exclusion des Japonais au Canada pendant la Seconde Guerre mondiale. Or, il y a plusieurs passages où le brouillard des souvenirs est évoqué, et je dois dire qu'à la lecture, ce brouillard est opaque, laissant le lecteur extérieur. J'ai eu l'impression que l'auteur prenait cela comme si c'était une thérapie, comme si c'était une écriture d'extériorisation des souvenirs, mais moi, ça m'a laissé hermétique, et me l'a fait abandonner. 

                          
Aussi, je me rends compte que tous ces titres entraient dans le défi Glace et fudge par leurs thématiques. Bien qu'il y en ait que je n'ai aucunement chroniqué sur le blog, c'est peut-être la raison pour laquelle je tenais à vous glisser des mots sur ces titres puisque je trouve ces thématiques importantes! Et j'en profite donc pour vous mentionner les défis auxquels ces titres ont aussi contribué: 
Tour du monde
Snakes & Ladders
Le temps à l'envers
Adaptations
12 thèmes


petit bout d’humanité abandonnée qui ne manquait pas d’audace

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Anne, tome 1: La Maison aux pignons verts 
Auteur : Lucy Maud Montgomery 
Édition: Québec Amérique - 1994 -  374p. - traduction de Henri-Dominique Paratte 
Original: Anne of Green Gables L.C. Page & Company Inc, 1908 
Couverture: illustration de Michel Tiffet 
Jeunesse, classique
Littérature canadienne

Présentation: Les Cuthbert veulent adopter un garçon pour les aider à la ferme. Or, ils se retrouvent face à la maigrichonne, rousse, pétillante Anne.
+ : fraîcheur
- :  
Thèmes: adoption, jeunesse, imagination, apparence




Pourquoi ce livre

Parce que Julie a lancé une LC sur ce titre de ma jeunesse dont je ne cessais de repousser ma relecture à cause d'appréhensions face au magnifique souvenir que j'en avais.

Mon avis
Eh bien! Mes appréhensions étaient-elles justifiées? Était-ce trop jeunesse? Aucunement, car j'ai grandement apprécié cette relecture. 

J'avais peur que le style soit trop niais, trop un étalage de jolis mots pour rendre des descriptions. Bien sûr, il reste des jolis mots pour nous transmettre la beauté, mais ceux-ci rendent justice à l'imagination, à la magie, sans en faire trop. Lucy Maud Montgomery semble avoir suivi le conseil que son personnage de Mlle Stacy donne, et cela rend une prose d'émerveillement fluide: 
C’est plus agréable de penser à de jolies choses qui vous sont chères et de les garder pour soi, comme des trésors. Je n’aimerais pas qu’on s’en moque ou que d’autres essaient de les interpréter. Et je n’ai plus envie d’utiliser de grands mots. C’est presque dommage, d’ailleurs: me voilà maintenant assez grande pour m’en servir correctement si je le désire. À certains égards, Marilla, c’est bien agréable d’être presque une grande personne, mais ce n’est pas tout à fait ce à quoi je m’attendais. Il y a tellement de choses à inventer, à découvrir, à méditer, qu’on n’a plus le temps d’utiliser de grands mots. De plus, Mlle Stacy affirme que les mots courts sont meilleurs et plus expressifs. Elle veut que nous écrivions nos dissertations le plus simplement possible. C’était difficile, la première fois. J’avais tellement l’habitude de faire étalage de tous les beaux grands mots qui me traversaient l’esprit, et ils étaient nombreux, je peux te dire! Mais je m’y suis habituée, à présent, et je me rends compte que ça donne de meilleurs résultats. 
Bien entendu, je n'ai pas eu la surprise de découvrir l'histoire, mais j'ai pris grand plaisir à retrouver ce petit bout d’humanité abandonnée qui ne manquait pas d’audace, qui se mettait les pieds dans les plats sans le vouloir, car au fond, elle est quelqu'un de bien, avec une imagination débordante, et qui nous fait vivre plus,  pour reprendre son expression, d’«une journée mémorable». Je comprends pourquoi Anne m'avait séduite jeune, et qu'elle le refait plus de 20 ans plus tard: elle est attachante, ambitieuse, amoureuse de la vie, ce qui nous donne une lecture remplie de fraîcheur, qui peut autant toucher les jeunes que les adultes. Bref, Anne aimerait être remarquable, et je dois dire que Lucy Maud Montgomery a réussi à lui rendre son souhait. 

De plus, j'avais peur que le contexte soit trop daté et que ça permette moins de s'ancrer dans l'histoire. Malgré tout, même si on voit des écoles de rang dans le récit, le fait que la principale trame soit sur les défis d'intégration d'Anne suite aux préjugés de son adoption permet de se plonger dans l'histoire. Le tout mêlée sur ses préoccupations face à son apparence, ses amitiés, son imagination.  

Bref, j'avais peur de scrapper mon souvenir de cette lecture qui m'avait fait adoré la lecture, et ce n'en fut aucunement le cas. J'ai encore grandement aimé! Faites vous-en  votre propre idée si vous le souhaitez, car  chose certaine, il n’est pas possible de s’ennuyer en sa compagnie.

Quelques citations
Il est si facile d’être méchant sans le savoir, n’est-ce pas?
Qu’il est bon d’avoir des buts dans l’existence! Je suis contente d’en avoir autant. Et l’ambition a cet avantage de vous pousser toujours plus loin, de vous forcer à faire toujours mieux; dès qu’on atteint un de ses objectifs, en voilà u autre qui surgit, encore plus lumineux, encore plus attirant, et c’est le désir de l’atteindre qui donne tant de piquant à la vie! 

Il lui sembla même que ces pensées critiques intimes qu’elle n’avait jamais exprimées venaient de prendre une forme concrète et accusatrice, en la personne de ce petit bout d’humanité abandonnée qui ne manquait pas d’audace.

«Je suis prête à admettre mon erreur» fit-elle ingénument, «mais j’ai appris une leçon. Je ne peux que rire en pensant aux ‘‘aveux’’ d’Anne, mais je ne devrais pas, puisqu’il s’agissait de mensonges. [...]Cette enfant n’est pas facile à comprendre, je dois avouer, mais je suis persuadée qu’elle deviendra quelqu’un de bien. Et, en tout cas, chose certaine, il n’est pas possible de s’ennuyer en sa compagnie. »
Il est difficile de choisir, tellement de personnes remarquables ont déjà vécu! Est-ce que ce n’est pas extraordinaire d’être remarquable, de savoir que l’on parlera de vous quand vous serez mort? Oh, j’aimerais passionnément être remarquable!  
Les créatures en chair et en os ne fonctionnent pourtant pas comme des règles d’arithmétique 

Oh, mais je ne pensais pas seulement à l’arbre; bien sûr qu’il est beau — oui, il est même d’une beauté radieuse, il fleurit parce qu’il le veut bien — mais je parlais de tout, du jardin, du verger, du ruisseau et des bois, de tout ce monde, si vaste, si beau. Est-ce que vous n’êtes pas en amour avec le monde, un matin comme celui-ci? Et le ruisseau rit si fort que je peux l’entendre d’ici. Avez-vous jamais remarqué à quel point les ruisseaux sont joyeux? Ils rient tout le temps. Même en hiver, je les ai entendus sous la glace. Je suis si heureuse qu’il y ait un ruisseau près de Green Gables. Vous pensez peut-être que cela ne fait aucune différence pour moi, puisque vous n’allez pas me garder, mais cela en fait une. J’aurai toujours du plaisir à me rappeler qu’il y avait un ruisseau près de Green Gables même si je n’y reviens jamais. S’il n’y avait pas de ruisseau, je resterais comme hantée par la sensation déchirante qu’il aurait dû y en avoir un. Je ne suis pas plongée dans les abîmes du désespoir, ce matin, je ne le suis jamais le matin. N’est-ce pas une chose magnifique qu’il y ait des matins? Mais je me sens très triste. Je venais juste d’imaginer que finalement c’était moi que vous aviez choisie et que je pouvais rester ici pour toujours. Cette pensée m’a fait du bien le temps qu’elle a duré. Mais le pire, lorsqu’on imagine des choses, c’est qu’il arrive un temps où l’on doit s’arrêter, et ça fait mal.  

Je n’avais jamais pensé que mes compositions recelaient autant de défauts jusqu’à ce que je les découvre moi-même. J’ai alors eu tellement honte que je voulais abandonner, mais Mlle Stacy m’a dit que, pour apprendre à bien écrire, il fallait d’abord apprendre à devenir critique envers soi-même.  
Pour Anne, c’était un honneur indescriptible d’avoir été choisie, et elle ne tenait déjà plus en place: il s’agissait, une fois encore, pour reprendre son expression, d’«une journée mémorable».

 Parce que je participe à quelques challenges


Adaptations
 

Et même si c'est Canadien, puisqu'il risque d'y avoir une journée Canada, je profite du billet pour vous dire que Karine:) a mentionné que ceci allait revenir: 




dimanche 9 août 2020

Les règles écartent toute responsabilité

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 Futu.Re
Auteur : Dmitry Glukhovsky 
Édition: Le livre de Poche - 2019 - 945 p. - traduction de Denis E. Savine 
Original: Будущее, 2013
Couverture Leraf et Librairie L'Atalante 2015 
Science-fiction, utopie, littérature russe

Présentation: Depuis plusieurs années, l'humanité, suite à la surpopulation, sait contrôler le vieillissement: un groupe veille à ce que chaque naissance soit déclarée afin qu'une personne se fasse injecter l'accélérateur de vieillissement et n'ait plus son immortalité. 
+ : critique
- : ponctuation
Thèmes: immortalité, surpopulation, vieillissement, religion 




Pourquoi ce livre

Parce qu'il reposait sur un stand lors de mon passage en librairie en juillet 2019, que je cherchais des titres de nationalités que je n'avais jamais lues ou que très peu et que la couverture m'a attirée. Et en plus, avec ce titre, je ne pouvais qu'avoir envie de le découvrir.
 
Anecdote
Puisque je l'ai lu fin 2019, je retapais les citations pour me remettre dedans, et j'avoue qu'une des premières qui m'a marquée est celle qui va suivre, et avec le contexte actuel où certains nient tout ce qu'ils entendent des médias, je ne pouvais que repérer la coïncidence: 
Les gens qui sont prêts à croire ce qu’ils entendent aux informations sont aussi prêts à croire que le gouvernement s’occupe de leur bien-être. Mais si on leur disait la vérité à ce propos, je pense qu’ils se sentiraient mal.
Mon avis
Voilà, dès la fin de ma lecture - et même avant -, je savais qu'il ferait partie des titres que je vous chroniquerais. Cependant, le temps ayant passé, c'est toujours difficile de bien rendre justice à ce titre que j'ai grandement apprécié, puisque, malgré les nombreuses citations prises en note qui m'ont permis de mettre un peu d'ordre dans ma mémoire, ça se bouscule toujours.

Tout d'abord, j'ai bien aimé de voir comment était gérer l'immortalité puisqu'il y a déjà surpopulation, avec toutes ces injections afin de contrôler cette dernière:  on voyait la cruauté, l'indifférence de l'humain face à ses actes: 
Nous retournons les gros, posons sur des civières les frêles, portons dans nos bras les jeunes femmes, lançons les vieillards en les tenant par les poignets et les chevilles — nous identifions, nous injections, nous identifions, nous injectons, identifions, injectons, injectons, injectons. Englué de vengeance, je ne peux même plus te haïr, Barcelone, car en vérité je ne suis plus capable d’aucune émotion — il nous reste encore cinq cents têtes à traiter chacun.  
Je me tiens à l’écart et les regarde gérer rapidement et efficacement les corps des enfants, sans penser un seul instant que la fillette de trois ans aux cheveux courts bouclés — pschit! — mourra sous les traits d’une petite vieille desséchée à l’âge de treize ans. Ou que cette petite Noire de cinq ans — pschit! — mourra à quinze, sans avoir eu la chance de tomber amoureuse. Ou que cette beauté de sept ans à la longue tresse épaisse pourra à peine goûter à la vie, car une vieillesse précoce dévorera sa splendeur avant qu’elle n’ait réellement eu le temps d’éclore. 

Bien entendu, avec une telle prémisse, et cette indifférence, il ne peut qu'y avoir des critiques du système, entre autres sur le fait que certains se cachent derrière ces lois ou sous d'autres: 

Cela fait bien trop longtemps que j’accuse les autres de ma propre nullité, dont ils ne sont en aucun cas responsables. 
Trop tard pour que j’y change quoi que ce soit.

Je n’éprouve que rarement des doutes ou des regrets consécutifs à mes actes: d’ordinaire mon travail m’épargne l’obligation de choisir; sans choix, pas de regrets. Heureux celui pour qui d’autres prennent la peine de choisir: il n’a rien à confesser.

il est un homme d’État, et l’État fera les choses à sa place: des bourreaux payés par le contribuable, la guillotine mille fois ralentie de la justice désargentée.

Aussi, j'ai aimé qu'on ressente la colère du personnage, et qu'on puisse comprendre d'où elle venait, et que cela amène sa vision des choses sur l'immigration, la vieillesse, ces causes de la surpopulation.

Ça donne la nausée, mais c’est fait pour. L’Europe n’a pas besoin de personnes âgées: il faut les soutenir, les soigner, les nourrir. Elles ne produisent rien à part de la merde et des décorations de sapin; en revanche, elles consomment de l’eau, de l’air et prennent de la place. Ce n’est pas une question de profit, les rations de chacun ne font qu’assurer sa survie. L’Europe est déjà à plein régime, nul besoin de monter en puissance davantage.
Mais vieillir et mourir est un droit constitutionnel, tout aussi inaliénable que celui de rester éternellement jeune. Tout ce que nous sommes capables de faire, c’est convaincre les gens de ne pas vieillir. Et on s’y emploie comme on peut.
Ceux qui choisissent de se multiplier préfèrent rester des animaux, ça les regarde. L’évolution va de l’avant et ceux qui ne s’adaptent pas crèvent. Quant à ceux qui ne veulent pas s’adapter, l’évolution, elle, ne va pas les attendre non plus.

Les immigrés nous volent notre air et notre eau. Nous, nous refusons de perpétuer l’espèce… et pourquoi? La place de nos enfants nous nés est prise par des assistés crasseux, qui propagent des infections que l’Europe a vaincues il y a trois siècles… Ils se font soigner à nos frais et, d’une manière ou d’autre autre, sont vaccinés contre la mort. Ils veulent nous parasiter pour toujours, et si nous ne mettons pas un terme à tout ça très rapidemetn, immédiatement, l’Europe peut s’effondrer.
Et bien entendu, pour que de tels impacts puissent être acceptés, il fallait évacuer Dieu: 
Les hommes avaient renoncé aux cieux, mais pas pour longtemps. Dieu n’avait pas eu le temps de se retourner qu’on l’avait d’abord envahi, puis tout bonnement expulsé. Désormais, c’est toute l’Europe qui est hérissée de tours de Babel; mais aujourd’hui ce n’est pas une question d’orgueil, seulement d’espace vital.
Quant au goût de la compétition avec Dieu, voilà des lustres qu’il est perdu.
Le temps où Il était unique est passé; désormais, Il est un parmi cent vingt milliards. Et ça, c’est dans le cas où Il est recensé en Europe, car il faut compter également la Panamérique, l’Indochine, le Japon et ses colonies, les territoires latinos et enfin l’Afrique. Au total, un peu moins d’un trillion de Terriens. Nous sommes à l’étroit. Nous n’avons nulle part où installer nos usines et nos complexes agricoles, nos bureaux et nos arènes, nos établissements de bains et nos similisions de nature. Nous sommes trop nombreux et nous Lui avons demandé de déménager, voilà tout. Nous avons bien plus besoin des cieux que Lui. 
Mais malgré qu'on l'ait déménagé, cela n'empêche pas d'avoir des réflexions sur la religion, sur l'immortalité en parallèle avec le véritable sentiment de vie. Bref, c'est un livre où il y a des réflexions et critiques qui servent le récit, le caractère des personnages, et ces réflexions sur l'immortalité s'entrecroisent avec celles sur l'évolution, le vieillissement, les raisons d'être des humains, l'impact de cette immortalité, sans que cela m'ait paru redondant puisqu'elles sont bien disséminées à travers le récit et apportent chacune une parcelle d'idées. 
Et pourquoi est-ce qu’à la place des vitamines ils s’enfilent des antidépresseurs, hein? Parce qu’ils sont heureux? 
— Et qu’est-ce que Dieu commande?
— L’homme ne peut pas vivre sans sens et sans but! Il en a besoin. Et eux, qu’est-ce qu’ils sont allés inventer? Les pilules du destin. Illuminat. Ils ont tiré une saloperie des champignons hallucinogènes, et voilà! Tu prends ça, ça te verrouille les récepteurs cérébraux, et soudain tout prend un sens, plus rien n’est le fruit du hasard. Le problème, c’est que les gens s’y habituent. Au sens de la vie. Alors il faut une nouvelle dose. Voilà où il est, le bizness! Dans les labos pharmaceutiques! 
— Eh ouais! hurlé-je. Tu reconnais toi-même qu’il suffit de prendre un cachetons! Et voilà l’affaire: l’illumination, le sens, la paix! Tout est dans la chimie! Tes récepteurs, tu les satures soit à coups d’hormones, soit à coups de cachetons, quelle différence? 
— La différence, c’est que les fainéants sont favorisés. Qu’on nous transforme en bétail paresseux. Qu’on nous gave de nourriture à bestiaux. Que dis-je, nourriture? Du liquide nutritif. Comme ces bisons. (Il hoche la tête en direction de la grande salle.) L’âme a besoin d’effort. Et La foi est cet effort. On doit travailler sur soi en permanence. C’est un exercice. Pour ne pas devenir du bétail, un morceau de viande.
Je ne suis pas un surhomme. Je suis un être humain de chair et de sang. Vivant. Suis-je autorisé à avoir des faiblesses? 
C’est l’ordre naturel des choses: les gens ordinaires ne sont faits que pour jouir. Jouir du monde, jouir de mets délicats, jouir les uns des autres. Quoi d’autre? Être heureux. Quant aux gens comme moi, ils sont faits pour protéger ce bonheur.
— Tu penses être fort? Tu penses que seuls les mortes ont besoin de Dieu? Pourtant, ce sont les immortels qui en ont le plus besoin!

— C’est ça! C’est la vie! La vie, tu comprends? Ce n’est pas un état végétatif. Il vaut mieux oser et se brûler, au moins on sent quelque chose!

La société ne peut pas attendre le vieillissement naturel de celui qui a fit le mauvais choix; en outre, si l’on se contentait simplement de le priver de son immortalité, celui-ci aurait le temps, en quelques décennies, d’engendrer tellement de bâtards que tout notre travail ne servirait à rien. C’est pour cette raison qu’au lieu d’injecter un simple antiviral nous lui préférons un autre virus: l’accélérateur.

Ce qui est vivant doit mourir. Nous ne sommes pas des dieux. Nous ne pouvons pas le devenir. Nous sommes dans une impasse. Nous ne pouvons rien changer parce que nous sommes incapables de changer nous-mêmes. L’évolution s’est arrêtée avec nous. La mort apportait le renouveau, la remise à zéro. Nous l’avons interdite. 

Bien entendu, certains pourraient être freinés par le côté antipathique du personnage principal, mais ça ne m'a aucunement gêné car j'aime voir tous les tenants et aboutissants pour comprendre d'où pouvait venir de telles pensées, et avec des retours dans le passé, on comprend comment il a pu développer une telle hargne et un tel respect des valeurs qu'il véhicule. 

Puisque, même si j'ai bien apprécié, ce n'est pas parfait, je vais vous parler des défauts dont je me souviens. Je me rappelle que la ponctuation dans les dialogues, surtout des points d'exclamation à profusion, me freinait, mais j'ignore si c'était un rythme russe, et à la longue je m'y suis habituée. 

Aussi, même si j'ai senti un petit essoufflement dans ma lecture, celui-ci a été de courte durée, et je dirais que pour un récit de près de 1000 pages en poche, je me serais attendu à sentir davantage de creux, ce qui n'a pas été le cas, et qui, avec toute cette critique qui sert le récit, j'ai apprécié ma lecture. Faites vous-en  votre propre idée si vous le souhaitez! 

D'autres citations
Les règles écartent toute responsabilité, dis-je d’un ton neutre. 
Les épreuves ne s’arrêtent pas avec la sortie de l’internat, Jan. Elles ne s’arrêtent jamais. Il ne faut pas les redouter. Les épreuves nous rendent plus forts. Je n’ai fait que t’entraîner. 
Bien sûr, , j’ai décrété que tu n’en avais rien à secouer de moi. Que tu t’étais débarrassée de moi et que tu t’étais fait une joie de m’oublier. C’Était plus facile à croire, le plus doux et le plus douloureux. Quand tu es petit, il est plus facile de souffrir d’une absence d’amour que de l’absence d’une personne qui t’aime. 
Imaginer avec son intelligence — cette braise qui refroidit, cette étincelle qui s’échappe d’un feu —, et assembler de ses mains — douces, fragiles, malhabiles, faites de viande pourrissante — quelque chose qui va tourner se ce n’est pour l’éternité, du moins pendant vingt-six mille ans! 
— Écoute-moi bien! Je m’en fous de toit et de ton singe, compris? Tu as enfreint la Loi! C’est tout ce que je sais et je ne veux rien savoir d’autre! Si tu ne pouvais pas te retenir, il fallait bouffer les pilules! Qu’est-ce qui te manquait, hein? Quoi? Qu’est-ce que t’avais à faire d’un gamin? Tu es jeune. Pour toujours! En bonne santé. À jamais. Bosse! Sors-toi de cette merde! Vis une une vie normale! Le monde entier est à tes piedds. Tous les bonshommes sont à toi! À quoi bon ce petit singe?
— Ne dites pas ça! Ne dites pas ça!
— Et si tu ne veux pas vivre comme un humain, vis comme le bétail! Mais le bétail vieillit! Le bétail crève! 
Quelque part au-dessus des planètes paralysées se trouve le théâtre de marionnettes: sur le balcon inférieur, la Mort armée de sa faux accueille de petits personnages colorés, sur le balcon supérieur, la figurine de Jésus regarde les silhouettes de ses apôtres. 
Les gens vont se bouffer entre eux. Tu penses que ça intéresse quelqu’un de connaître le déficit énergétique de l’Europe, ou combien de bouches supplémentaires pourront sustenter les fermes de sauterelles? Ce serait intéressant de savoir quel prix devra atteindre un paquet d’algues pour que les gens commencent à se révolter. Au début du XXIe siècle, la population de cette planète comptait sept milliards d’individus, et vers la fin quarante milliards. Par la suite, elle a doublé tous les trente ans jusqu’à ce que le prix d’une vie soit une autre vie. Diminue ce prix d’un iota et c’est terminé. Si la population augmente d’un tiers… c’est la crise, la famine, la guerre civile. Mais les gens refusent de comprendre tout ça, ils se fichent bien de l’économie, de l’écologie, ils sont trop paresseux pour penser et surtout trop effrayés de le faire. Tout ce qu’ils veuilles, c’est bouffer et baiser tout leur saoul. Tout ce qu’on peut faire, c’est les effrayer.
—C’est bien ce que je dis, il ne faut pas prendre tout ça trop au sérieux! La jeunesse éternelle, la surpopulation, toute cette poudre aux yeux. Tu sais, un système ne tient que tant que tout le monde y croit. Ce qu’ils redoutent le plus, c’est que les gens se mettent à réfléchir.  
Qui a prétendu que la vérité était facile à dire? Voilà déjà un mensonge.
Le mensonge présente un seul inconvénient: il exige une excellente mémoire. Mentir, c’est comme construire un château de cartes: chaque nouvelle carte doit être posée avec plus de précaution que la précédente, et ce sans jamais quitter des yeux la construction instable sur laquelle on compte s’appuyer. Oubliez le moindre détail des mensonges précédents et tout s’effondre. Le mensonge a ceci de particulier: une seule carte ne suffit jamais.

 Parce que je participais à quelques challenges


Défi-lecture
Multi-défis
Raconte-moi l'Asie
12 thèmes
 



dimanche 21 juin 2020

Peut-être après tout que «homme» et «monstre», c’est la même chose?

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Max
Auteure : Sarah Cohen-Scali
Édition: Pôle-fiction (Gallimard) - 2015 - 478 p.
original: 2012
Couverture: Le Gall & Chassagnard
Historique, jeunesse, littérature française, littérature marocaine

Présentation: Max est le jeune parfait qui représente la race parfaite, né à la date anniversaire du Fürher
+ : point de vue
- : sans famille
Thèmes: Lebensborn, germanisation, seconde guerre mondiale



Pourquoi ce livre
Parce que j'avais vu passer ce livre avec un commentaire disant que ça montrait le point de vue du côté de l'éducation que les jeunes Allemands recevaient, et que ça avait bien entendu titiller ma curiosité. Et qu'en mai, il y avait un défi de lire un titre sur une guerre mondiale, et que j'ai profité de l'occasion pour le lire.

Mon avis
Par où commencer? Même avant de commencer la lecture, je savais par le thème qu’il ferait sans doute partie des livres que je chroniquerais. Mais, même si je trouve le livre bien construit, je sens qu’il va être dur à chroniquer, car c’est un livre que je ne peux que vous recommander et vous inviter à découvrir.
Comme je ne crois divulgâcher personne sur ce qui se passe et la fin de cette guerre, aussi bien commencer avec des extraits qui montrent la fluidité du style, le climat qui régnait, certains faits dépourvus de sens pour nous, et qui font la force du récit.
Au bout de quelques instants qui me paraissent durer une éternité, il rompt enfin son immobilité et brandit sous mon nez la boîte en bois contenant les cendres de ses cigarettes.
— C’est comme ça qu’ils finissent.
 — Comme ça, quoi? Qui finit? De quoi tu parles? Je comprends rien!
Je m’efforce de chuchoter mais j’ai l’impression de hurler, d’ameuter tout le dortoir.
 — Les Juifs. C’est comme ça qu’ils finissent. Ils partent en fumée. Ils sont ensuite réduits en cendres.
 — …
 À mon tour de mesurer privé de l’usage de ma langue. La réponse de Lukas paraît dépourvue de sens, pourtant, il l’a formulée avec son assurance et son élocution habituelles. 
 — Saleté de bouquins pondus par la vermine juive!
— Bertolt Brecht, Sigmund Freud, Heinrich Mann, Karl Marx, Stefan Zweig! Que des noms bien allemands, bien de chez nous! Et pourtant!
— Le Fürher a raison, le parasite juif sait se dissimuler sous un voile! 
Mais nous, nous n’avons pas d’endroit de repli. Potsdam est trop proche de Berlin. Difficile de démêler le vrai du faux. Difficile de savoir s’il faut avoir peur de mourir ou se réjouir de combattre. Ou avoir peur de combattre en se réjouissant de mourir. 
On a l’impression que la lumière est sale. Qu’il n’y a plus de lumière du tout. Le Troisième Reich devait nous sortir des ténèbres. On dirait bien qu’au contraire il nous y a plongés. 
Aussi, ce livre est classé jeunesse, et vu la thématique, c’est un peu étrange comme sensation. Oui, le style d’écriture est facilement accessible pour les jeunes, les mots codés rendent encore plus facile la compréhension de ce qui se trame. Mais j’avoue que c’est une vision d’une adulte, et je ne crois pas qu’il faille mettre ce bouquin dans les mains des gamins, sans les accompagner dans la compréhension des faits historiques.
D’ailleurs, je parlais de faits dépourvus de sens, et le fait de se positionner du côté de Max, né à la date anniversaire du Fürher, et baptisé par ce dernier, donne encore plus de poids aux pensées de Max, à sa vision des choses, et montre à quel point les pensées de ce régime étaient puissantes. Et en plus, dans son récit, on voit son adoration de ce régime, même alors qu’il n’est que dans le ventre de sa mère, et s’organise pour naître à la date anniversaire du Fürher.
Un magnifique cadeau pour le Führer et la nation allemande. (Offert de gré ou de force, ce sera selon, parce que les Norvégiennes sont belles, certes, mais seront-elles assez intelligentes pour comprendre la nécessité de leur sacrifice?) Grands, blonds, dolichocéphales, les bébés norvégiens seront dotés de la panoplie complète des enfants du futur et auront probablement un faible pourcentage de «lapins». 
Grâce à moi, on a pu sauver une dizaine d’enfants qui seraient repartis avec leur mère dans leur taudis, à crever la faim et à fuir les bombardements ou les fusillades des SS. Autant d’enfants qui ont trouvé une mère d’adoption. La mienne. L’Allemagne. Autant de futurs fauves qui grossiront les rangs de la jeunesse allemande toute-puissante. Autant de futurs frères pour moi. 
Normal. Les grands ont du mal à accepter la germanisation. Trop de souvenirs. Trop précis, ces souvenirs. Ça leur embrouille la tête. La gymnastique ne suffit pas à les en débarrasser. 
Et pourtant, malgré des scènes qui nous font frémir comme dans ce passage
Elle n’a pas compris ce que le dessin représente: les coups de crayon noir, à l’horizontale, c’est elle. Morte. Et les gros points rouges tout autour, c’est son sang qui coule. Parce qu’elle s’est pris une balle dans la tête. 
on ne parvient pas à le détester puisque on voit comment ses valeurs lui sont inculquées, et qu’au fur et à mesure de l’histoire, on le voit se questionner.
 —Est-ce que par hasard tu te serais trompé? Est-ce que tu nous aurait menti? Est-ce que tous tes beaux discours, ce n’était que du vent? 
Je suis surpris de constater que... Polonais ou Allemand, Aryen ou pas, la différence n'est somme toute pas bien grande. 
Et j’ai beaucoup aimé le parallèle avec la potion magique qui transforme, devoir sur lequel réfléchit longuement Max.
Ça ne me dérange pas qu’on s’engueule, qu’on s’insulte. Je crois que c’est normal entre frères, on s’aime et en même temps on se déteste au point qu’on a parfois envie de se tuer. En revanche, ce que j’ai beaucoup de mal à supporter, c’est quand, au moment où je m’y attends le moins, de manière perverse, Lukas vient distiller en moi, une à une, des gouttes supplémentaires de sa «potion maléfique». 
Et pendant que je transcrivais les différents extraits, je n’ai pu qu’à la lecture du suivant, de me demander ce qu’il en aurait été de Max s’il avait été élevé par la population, dans une famille allemande, pour avoir ce point de vue. Mais on ne peut pas tout avoir, et on aurait perdu toute cette notion d’enfants du Lebensborn, programme trop peu connu si je ne m’abuse.
Peut-être que la famille de Lukas ne méritait pas ça? Peut-être qu’il aurait fallu faire une exception pour eux? Peut-être qu’il y a de bons Juifs? Comment savoir?… À ce stade de mon raisonnement, j’avoue que je suis perdu, alors que j’ai fait plusieurs pas supplémentaires vers la porte.
 Je crois que le vrai problème, que ce soit pour Lukas ou les autres enfants, polonais ou pas, juifs ou pas, c’est ce fichu lien qui les attache à leurs parents. Ils s’en sortiraient beaucoup mieux si, comme moi, ils n’avaient pas de famille. 
Et l’auteure aurait pu ne cibler que les mauvaises idées des Allemands, mais comme à l’image de son personnage Max rempli d’ambivalence, elle n’omet pas non plus ce qu’ont subi les Allemands, faisant se questionner son personnage sur Peut-être après tout que «homme» et «monstre», c’est la même chose? 

Bref, c’est un livre coup de poing duquel on ne peut pas sortir indemne et dont on vit d’ambivalence face à ce qui se passe. Il y a des passages dont je me disais que vu l’âge de Max, c’était impossible qu’il ait de telles pensées, mais j’essayais de me mettre de son côté pour comprendre, et c’est là que je voyais toute la puissance de ce qui lui était inculqué. Et c’est un livre qui jette un éclairage sur la situation d’un point de vue qui, si je ne m’abuse, nous ne voyons pas souvent. Et c’est surtout ce côté qui m’a plu de vouloir comprendre, avec en parallèle un style fluide, une construction efficace. Bien entendu, les extraits me semblent pâlots hors récit, mais cela forme un tout dont on ne sort pas indemne. Je ne vous dis ni si Lukas (dont j'ai appris après lecture qu'il était inspiré par une réelle personne) a réussi à distiller sa potion au complet, ni quel sort est réservé à Max, car je vous laisse découvrir ce titre par vous-même.

Quelques citations
Plus je grandis, plus je me rends compte à quel point les adultes sont bizarres, bourrés de contradictions. Les Braune Shwester ont suivi des stages chez les «physionomistes» pour être capables, en un seul coup d’œil, de savoir si un individu peut prétendre appartenir à la race nordique ou pas. Elles n’ont jamais eu l’idée de se planter devant un miroir? De demander d’elles-mêmes leur «réinstallation»? 
J’ai compris que le sacrifice de mes petits camarades était nécessaire pour que la médecine du Reich soit la plus performante du monde. […]Car une fois la guerre entamée, beaucoup de nos hommes, hélas, seront blessés. J’ai compris que nous formons une chaîne où chaque maillon, même le plus petit, a son importance. Les plus faibles meurent pour que les plus forts deviennent invulnérables. 
Qu’est-ce qu’on en a à faire? Comme si un contrôleur était plus dangereux qu’un obus, une amende, plus mortelle qu’une bombe. 
Tout le monde finit par se résigner.
C’est drôle comme on s’habitue à tout. Avant l’arrivée des Russes, on tremblait. On se les figurait comme des montres. Or, ce sont justes des hommes. (Peut-être après tout que «homme» et «monstre», c’est la même chose?)
Parce que je participe à quelques challenges

Douze thèmes
(Tour du monde)


mardi 28 avril 2020

être, à sa guise

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Arsène Lupin, tome 3: L'aiguille creuse 
Auteur : Maurice Leblanc
Édition lue (j'ai celle où il a eu une lunette, avec le papier en main, et un fond mauve: bref, la couverture de mon édition est un dessin de Léo Fontan): Le Livre de Poche - 1964 - 217 p.
original: 1909
Policier, classique, littérature française

Présentation:
+ :
- :
Thèmes: énigmes



Pourquoi ce livre
Parce qu'il fait partie des Lupin que je me suis procurée dans une librairie de livres usagés, car je veux découvrir encore plus Lupin, et qu'il fallait que j'avance un peu dans mon objectif, surtout que j'étais en retard.

Mon avis
Voilà, ceux qui suivent mon blog ont sans doute vu que je profite de ma journée de congé pour rattraper mon retard dans les chroniques que je veux pondre, et je dois avouer que cette chronique sera sans doute plus courte que les autres de la journée, mais je tenais à en rédiger une sur ce titre.

Je dois avouer que l'ayant lu en début d'année, mon souvenir s'estompe de plus en plus (d'où sans présentation, sans + et -), car je me souvenais presque seulement du fait que j'avais eu l'impression de ne pas bien comprendre tous les tenants et aboutissements d'un certain lien avec l'histoire française. Pour mes autres chroniques de la journée, j'ai pu compter sur les passages que j'avais cornés pour me rappeler la mémoire, mais je dois dire que le peu que j'ai corné ici ne m'aide pas. Du coup, je suis allée voir ce que j'en disais sur mon suivi, pour me rendre compte que ça avait été très succinct. Heureusement, cela a permis de réactiver ma mémoire sur ce titre dont je me rappelais l'avoir apprécié lors de ma lecture.

J'avais aimé me questionner sur la fameuse énigme au centre de l'histoire, car je n'arrivais pas à mettre le doigt sur ce à quoi correspondait un élément de ces fameuses lettres et symboles. J'avais bien entendu aimer à nouveau le style, et le fait qu'ici, ce soit une histoire en soit pendant tout le livre, avec des références aux précédents. Je sais que je vous ai parlé ci-haut de ne pas bien connaître l'histoire française, mais cela ne m'avait pas empêché d'apprécier l'intrigue et son développement, ainsi que les descriptions de ce coin de France. Aussi, j'aimais être promenée dans l'intrigue, car
Si Lupin ne pouvait être, à sa guise, [divulgâcheur de X et Y à la fois], ce serait à désespérer d'être Lupin. 
Bref, ça promet encore pour la suite de la saga. Et je crois que vous pouvez vous le procurer ou un autre Lupin! 

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Arsène Lupin
Cerise sur le gâteau

S'accrocher à son secret

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Au fond de l'eau 
Auteur : Paula Hawkins
Édition: Pocket - 2018 - 500 p. - traduction de Corinne Danielle et Pierre Szczeciner
Original: Into the Water, Doubleday, 
Couverture Rémi Pépin
Thriller, drame, littérature britannique

Présentation: On suit différents personnages bouleversés par les suicides de Nel. Et est-ce vraiment un suicide?
+ : réflexion
- : thriller
Thèmes: suicide, passé, culpabilité



Pourquoi ce livre
Parce que la couverture m'attirait, ainsi que le résumé, et que même sans avoir lu La fille du train, c'était ce titre qui m'attirait.

Anecdote
Bien qu'ayant atteint ma PAL, je ne l'aurais pas sorti de sitôt, si je n'avais demandé une fois à mon conjoint de choisir un titre pour lire dans le bain. Comme certains l'ont mentionné, il avait de l'humour avec ce choix. Et c'est pour ça que j'ai créé une LC plus tôt que prévu dessus.

Mon avis
Comment dire? Lorsque je l'avais entamé, j'avais totalement adhéré au style et plusieurs passages m'atteignaient directement. Mais, je l'ai mis de côté, car je voyais que pour la LC, ce serait trop tôt, et je voulais laisser aux gens le temps de se le procurer ou de terminer leur lecture en cours pour nous rejoindre. Et lorsque je l'ai repris, j'étais un peu moins enthousiaste, même si j'ai tout de même bien apprécié ma lecture. Et d'ailleurs, cela m'a montré que le moment où on lit un livre a une grande importance puisque, même si quelques semaines seulement avait passé, je n'étais plus dans le même état d'esprit et les passages des premiers chapitres lus, ce n'était pas les mêmes qui me marquaient.

Mais comme je vous le disais, j'ai bien apprécié ma lecture. Même si cela peut être déroutant au départ, j'ai bien aimé l'alternance des points de vue qui nous permettent d'en apprendre petit à petit sur les personnages, sur comment ceux-ci sont liés.

Face à ces morts, on n'a pas le choix de voir le deuil que vivent certains, sous différents angles:
Tout le monde était gêné. Avant que sa vie entière ne vole en éclats, Louise n'avait jamais compris combien le deuil était gênant pour les autres. Mais c'est terriblement inconfortable, en réalité, de croiser une personne endeuillée. Au début, on comprend sans difficulté ce chagrin omniprésent, on le respecte, même, mais au bout de quelque temps, il le vient perturber les conversations, les rires, la vie normale. Les gens veulent passer à autre chose, continuer à avancer, et vous, vous restez là, devant eux, bloquant le passage, à traîner le corps de votre enfant morte derrière vous.
Le cœur de Louise n'était plus qu'un morceau de bois, il ne battait plus, il ne lui faisait que du mal, écorchant sa chair, lacérant ses veines et ses muscles, en remplissant sa poitrine de sang. Des jours avec et des jours sans.
—Pas encore? Ce qui sous-entend qu’il y aura un moment où j’irai mieux. Mais ce dont les gens ne semblent pas se rendre compte, c'est que je n'ai aucune envie d'aller mieux. Comment le pourrais-je? Mon chagrin me semble tout à fait approprié. Il… pèse juste ce qu'il faut, il m’écrase pile comme j'en ai besoin. Ma colère est saine, elle m'aide à tenir. Enfin…
Et bien entendu, puisqu'on parle de suicide, il ne peut qu'y avoir des personnages qui vivent ce deuil sous le poids de la culpabilité
Aujourd'hui, comme chaque jour, elle fouillait sa déplorable mémoire À la recherche des indices qu'elle avait manqués, des signaux d'alarme qu'elle avait allègrement ignorés. Elle cherchait des miettes, des bouts de tristesse dans la vie heureuse de sa fille. […] La vérité–elle ne voyait pas comment il pouvait en être autrement–, c'était que tandis qu’ils surveillaient leur fils, guettant sa chute, leur fille avait trébuché sans qu'ils s'en rendent compte, et ils n'avaient pas été là pour la rattraper. La culpabilité faisait comme un caillou logé dans la gorge de Louise ; elle s'attendait sans cesse faille à ce qu'il étouffe, mais non, il lui refusait cette délivrance, alors qu'elle devait continuer de respirer, de respirer et de se souvenir.
Il avait raison, d'un côté. Qu'est-ce que ça pouvait bien faire? Maintenant que le pire était arrivé… mais je refusais tout de même de la trahir. 
et ce, même si des questionnements concernant de véritables suicides subsistent. Ce qui fait qu'on croise différentes histoires, différents mensonges pour continuer à, entre autres, se protéger soi-même.
Elle mentait. Je savais exactement quels mensonges elle racontait car je l'avais déjà raconté moi-même. Pour la première fois, c'est moi que j'ai vu en elle, pas toi. Derrière son expression de peur et de méfiance, je voyais qu’elle s'accrochait à son secret comme à un bouclier. On pense que la douleur sera plus douce, l’humiliation moins cuisante si personne d’autre ne peut la voir.
Mais que savait-elle de la vérité au juste? Les gens ne font que raconter leur version de l'histoire.
Et à travers toutes ces histoires, toutes ces tragédies survenues à cette rivière, à cette falaise, on ne pouvait qu'avoir des réflexions sur le suicide, sur la fascination de l'eau, surtout que Nel, une disparue, avait une grande fascination pour les différentes tragédies de cette communauté, une obsession pour le suicide. 
Bien sûr que j'avais remarqué. J'étais blessée. Mais je n'allais pas non plus lui en parler. Montrer à quelqu'un qui vous a fait souffrir, c'est la pire chose qu'on puisse faire, non? Je ne voulais pas paraître faible, ni collante, parce que personne n'a envie de fréquenter des gens comme ça.
J'ai eu l’impression d’y être réellement, à cet endroit, comme si je me tenais en haut de la pas falaise, à regarder au fond de l'eau, prise de ce terrible frisson, la tentation du néant.
Ce n'était pas seulement de la peur, il y avait autre chose. De la peur et de l'incompréhension, de la peur et du dégoût. Ça m'a fait penser au regard que je me jette, parfois, quand je commets l’erreur de croiser mon reflet dans la glace.
Et j'ai donc apprécié voir tout ce côté psychologique auquel plusieurs sont confrontés. En plus, d'entrecroiser cela avec différentes histoires familiales, plus ou moins reliées, ça ne faisait qu'apporter un plus pour ma part. Cependant, je trouve dommage que ce titre soit catalogué thriller, car bien qu'il y ait des questionnements, des parts d'enquête, ce sont sur des faits qui sont survenus avant l'arrivée de Julia pour venir s'occuper de sa nièce, et je n'ai pas senti d'angoisse, d'inquiétude face à ce qui se passait, à moins que ce ne soit parce que j'avais une forte idée de ce qui pouvait s'être passé. Mais  je trouve qu'il faut plutôt aborder ce titre, par les thèmes qu'il aborde, comme un drame plutôt qu'un thriller puisque le côté enquête ne me semble qu'être un plus à toutes ces histoires entrecroisées, et qu'en plus, on se trouve avec un récit au rythme beaucoup plus lent que ce dont on s'attend d'un thriller. Pour ma part, ça ne m'a pas trop gênée. Faites vous-en  votre propre idée si vous le souhaitez! Malgré ses défauts, j'ai apprécié, et espère que ce sera votre cas.

D'autres citations

Et c'est à cet instant-là. Dans le vrombissement de la fatigue, dans l'excitation malsaine de la peur, j'ai vu quelque chose, entraperçu quelque chose.

Il y croyait. J'ai vu qu'il croyait a chaque mot qu'il prononçait et, à cet instant, j'ai compris que j'avais perdu. Tout ce temps, il ne s'était jamais senti coupable. Il n'avait pas éprouvé le moindre remords, parce que dans sa tête, ce qu'il avait fait, ce n'était pas un viol.

Lorsqu'elle écoutait parler les psychologues, elle savait qu'ils disaient n'importe quoi et qu'elle n'aurait plus un seul « jour avec» pour le restant de sa vie.

Il me faut faire preuve grande volonté pour ne pas céder à la panique et à l’anxiété dans ce chaos. Mais je tiens.

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Snakes & Ladders
12 thèmes

 

Ne viens pas me dire après que je ne t’ai pas prévenue.

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Pablo, je t'aime Escobar, je te hais 
Auteur : Virginia Vallejo
Édition: J'ai Lu - 2018 - 603 p. - traduction de Romain Magras
Original: Amando a Pablo, Odiando a Escobar (Random House Mondadori, 2007)
Couverture: Portrait de Pablo Escobar par Eric Vandeville/Famma Rapho et portrait de Virginia Vallejo par Hernán Diaz
Témoignage, biographie, littérature colombienne

Présentation: Virginia raconte son histoire avec Pablo Escobar
+ : style
- : égo
Thèmes: drogue, enlèvement, amour



Pourquoi ce livre
Parce que je voulais en apprendre sur Escobar.

Mon avis
J'ai été mitigée par cette lecture, puisque même si c'était bien écrit, j'ai l'impression que ma soif de connaissance n'a pas été assouvie. En plus, j'ai regardé le premier commentaire que j'avais marqué sur mon suivi, et je disais, qu'avec ce qu'elle écrit, je n'arrive pas à comprendre comment elle est tombée amoureuse... on a l'impression qu'elle se rend compte de ce qui se passe, mais paraît très innocente pour une journaliste de renom. Oui, c'est le sentiment que j'ai, surtout qu'elle se faisait souvent dire
Ne viens pas me dire après que je ne t’ai pas prévenue.
et que rien ne laisse présager dans son écrit qu'elle se faisait jouer dans la tête, manipuler par Pablo, ce qui semble la rendre encore plus innocente. Et je n'ai pas eu l'impression que cela s'est réellement amélioré au fil de ma lecture, comme peu le montrer ce passage. 
Une partie de l’adoration que je lui voue s’évanouit ce soir avec le récit de cette histoire horrible, qui meurtrit comme un poignard dans le cœur toutes les femmes qui ont une tant soit peu de sensibilité. Je me dis que Dieu fait très bien les choses, car je maintenant contente de savoir de quels actes de courage en règle générale et de monstruosité, exceptionnellement, cet homme est capable. En silence, je me demande si, un jour, toute cette veine cruelle ne pourrait pas s’abattre aussi sur moi; mais je me dis que c’est impossible, car je suis tout l’opposé de cette pauvre fille et ce n’est pas pour rien qu’il m’appelle sa «douce panthère».
Cependant, il y a eu certaines réflexions qui montraient qu'elle réfléchissait à tous ces crimes, à toute cette fureur, à toute ces propensions à la vengeance des différentes personnes, qu'elles soient politiques ou non.
Mais avant de mourir, il tient à anéantir ceux de Cali et tous ceux qui se mettront en travers de sa route et, qu’à partir de maintenant les choses ne régleront plus en faisant parler la poudre, mais la dynamite, même si des justes doivent payer pour des pécheurs. Debout à côté de lui, et regardant également dans le vide, je l’écoute avec effroi, le visage baigné de larmes, et je me demande pourquoi cet homme si incroyablement riche porte une haine si énorme dans son cœur, ce besoin de tous nous punir, cette férocité, tout ce désespoir; pourquoi jamais il ne trouve le repos, et si toute cette rage contenue qui ne demande qu’à exploser comme un volcan ne traduit au fond rien d’autre que l’incapacité de changer une société dirigée par d’autres personnes presque aussi impitoyables et aussi peu scrupuleuses que lui. 
pour Pablo Escobar, il était le premier et le dernier, le pire et le plus important de l’interminable liste des ennemis qu’il s’est faits tout au long d’une vie qu’il a choisi de placer sous le signe de la haine et de ne vouer qu’à exercer les formes de vengeance les plus implacables.
Ah, mon Dieu, quelle horreur! Je crois que tu vas faire éclater la troisième guerre mondiale, Pablo! 
Bref, j'ai eu l'impression de ne pas réellement pouvoir en apprendre sur les différentes relations, dans lesquelles je me perdais et ne comprenais pas comment tout s'orchestrait, mais surtout parce que cela semblait être relégué à l'arrière-plan de la vérité, de l'ego de Virginia qui indirectement, dans l'attente de son diamant, prenait le pan de son amoureux dans ce sens:
Ce que Pablo veut me montrer, c’est que, lorsque l’argent rentre à la pelle, toutes, toutes les méchancetés possibles peuvent être réalisées, à condition, évidemment, qu’elles soient bien préparées. 
Bref, j'en ressors donc mitigée car j'ai l'impression de ne pas avoir appris comme je le voulais, surtout parce que c'était voilé par l'ego de Virginia. Mais vous pouvez vous le procurer si vous voulez vous faire votre propre avis. 

Quelques citations
La joie a contaminé tout l’endroit et ce qui s’apparente à un air de fête semble maintenant flotter sur tout ce cadre. L’horreur de ma première impression a petit à petit laissé place à d’autres émotions et à des raisonnements différents. Le sens de la dignité qu’ont ces êtres humains, leur courage, leur noblesse, leur aptitude à rêver restée intacte dans un espace qui conduirait n’importe lequel d’entre nous vers les plus hautes cimes du désespoir et de la déchéance, ont fini par transformer ma compassion en admiration. Quelque part sur ce sentier poussiéreux, que je retrouverai peut-être à un autre moment, ailleurs, une infinie tendresse à l’égard de tous ces gens vient soudain frapper aux portes de ma conscience et inonde tout mon esprit. Je n’ai plus rien à faire ni de la fétidité ni de l’horreur de cette décharge, ni de la façon dont Pablo ramasse ces tonnes d’argent; tout ce qui m’importe, ce sont les mille et un tours de magie qu’il opère cette manne. Sa présence à mes côtés efface comme par enchantement le souvenir de tous les hommes que j’ai aimés jusque-là, il n’y a plus que lui qui existe, il est mon présent et mon passé et mon futur et mon tout à lui tout seul.  
Quand ma fureur retombe, je repense à ces quatre magnats de l’establishment: à leur intelligence très au-dessus de la moyenne, à leur cœur de pierre, à leur incapacité d’éprouver la moindre compassion, à leur légendaire propension à la vengeance. Puis, avec un sourire sorti du fin fond de mon cœur, je me rappelle aussi leurs dons de charmeurs de serpents, leur rire, leurs faiblesses, leurs aversions, leurs secrets, leurs leçons… toute cette capacité de travail, cette passion, cette ambition, cette acuité… leur pouvoir de séduction, leurs présidents… 
Parce que je participe à quelques challenges

La cerise sur le gâteau
Tour du monde: Colombie
 

Terrible pensée!

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Dracula
Auteur : Bram Stoker
Édition: Pocket - 1992 - 566 p. - traduit par Jacques Finné
Original: Dracula, 1897
Photo de couverture par Henry Hohenstein
Classique, fantastique, épistolaire, littérature irlandaise

Présentation: Le mythe Dracula
+ : psychologie
- : peur
Thèmes: peur, vampires, folie


Pourquoi ce livre
Parce que j'avais demandé ce livre en PEB, et que c'était une version jeunesse qui était arrivée. Même si je n'avais pas apprécié, je tenais toujours à découvrir le texte intégral pour bien voir à quel point ce titre a eu un impact.

Mon avis
Et j'ai bien fait! Je me souviens avoir apprécié le style dès les premières pages, et l'ambiance qui s'en dégageait. Bien entendu, comme souvent, j'écrit ma chronique quelques mois après ma lecture, ce qui fait que mes souvenirs se sont légèrement estompés, et font que les + et - sont peut-être biaisés. Or, avant de me mettre à la rédaction, je retapais des passages du livre, ça aide à réactiver ma mémoire. D'ailleurs, j'ai réalisé à quels points certains passages qui m'ont marqué sont longs, et que j'en avais plusieurs, ce qui peut montrer mon appréciation du récit.

Peu après l'avoir débuté, j'ai vu qu'il y avait une LC organisée par Aealo, et je n'ai pu que la joindre pour discuter de ce mythe. Les participants pourront d'ailleurs très bien s'imaginer pourquoi, lorsque je tapais les passages, j'ai souri en tapant:
Mais hélas, vous vous embarrassez de préjugés. Parfois, vous ne permettez pas à vos yeux de voir ni à vos oreilles d’entendre et vous ne vous encombrez pas de tout ce qui transcende votre vie quotidienne. Ne croyez-vous pas qu’il existe des forces que vous ne pouvez comprendre — ce qui n’exclut pas leur existence? Ne croyez-vous pas que certaines gens puissent voir des choses que d’autres ne voient pas? Des choses, d’ailleurs, il en existe, anciennes ou modernes, qui ne risquent pas d’être surprises par des yeux humains étant donné que ces mêmes humains croient, ou croient croire d’autres choses qu’on leur a enseignées. À qui la faute, sinon à notre science qui désire tout expliquer? Et si elle est incapable d’expliquer, elle prétend qu’il n’est rien à expliquer. Pourtant, ne voyons-nous pas naître, autour de nous, chaque jour, de nouvelles croyances — plus exactement, des croyances qui se prétendent nouvelles? De fait, elles sont bien anciennes, même si elles se prétendent neuves — comme ces belles dames qui hantent les soirées d’opéra. Je crois que vous ne voulez rien entendre de la transmutation des corps, n’est-ce pas? Ni des corps astraux? Ni de la lecture des pensées! Et l’hypnotisme? Toujours pas?
Pour ceux qui n'ont pas participé à la LC, c'est parce qu'une membre qui suivait la discussion (elle se reconnaîtra) avait suggéré d'oublier tout ce qu'on connaissait de Dracula pour bien apprécier ce récit. (C'est moi qui ajoute le gras.) Et d'ailleurs pour ma part, je préfère ce vampire originel plutôt que de ceux stéréotypés que l'on voit dans les récits de bit-lit par exemple. Malgré cela, il ne faut pas oublier que
Et je vous convie à croire aux superstitions. Elles furent l’acte de foi des hommes dans les premiers âges et plongent leurs racines dans les vraies connaissances.
Cependant, je ne crois divulgâcher personne en disant que les protagonistes ont des connaissances sur Dracula et à vous partager ce passage qui résume bien leur état de connaissances:
Si j’avais su, depuis plus longtemps, voire si j’avais deviné, soupçonné ce que je sais à présent, une vie précieuse aurait été épargnée – une de ces vies à laquelle tenaient bon nombre d’entre nous. Mais le passé est passé et nous devons agir, à présent, de telle sorte que d’autres âmes ne périssent pas de la même manière, si nous pouvons les sauver. Le nosferatu ne meurt pas, comme l’abeille, dès qu’il a frappé. Bien au contraire, son forfait accompli, il est plus fort encore, dispose d’une puissance accrue pour perpétrer le mal. Le vampire que nous devons affronter possède la force de vingt hommes. Il est plus rusé que chacun d’entre nous, puisque la ruse s’accroît avec l’âge. Il tire aussi de nombreuses ressources de la nécromancie, soit, comme l’indique l’étymologie, la divination par le biais des morts. D’ailleurs, tous les morts dont il peut approcher s’inclinent devant lui et se mettent à son service. Il est brutal, plus que brutal, même. Il est vicieux, au sens le plus terrible du mot, et d’autant plus qu’il n’a pas de cœur. Dans certaines limites, il peut apparaître selon sa propre volonté, où il le veut et sous la forme qu’il désire. Il peut aussi se rendre maître de certains éléments – la tempête, le brouillard, le tonnerre. Il peut commander à des créatures inférieures – le rat, le hibou, la chauve- souris, la phalène, le renard, le loup. Il peut grandir et se rapetisser jusqu’à pouvoir disparaître comme s’il n’existait plus. Comment alors pourrons-nous le détruire, à jamais? Comment, d’abord, pouvoir le localiser ? C’est une tâche terrible qui nous attend, mes amis, une tâche impensable dont les conséquences possibles pourraient faire trembler le plus brave. Si nous échouons dans notre lutte, c’est à coup sûr qu’il aura vaincu. Et alors, qu’adviendra-t-il de nous ? La vie n’est rien. Je ne l’adore pas. Mais notre échec porte bien plus loin que la vie et la mort car, si nous échouons, nous deviendrons comme lui de terribles créatures de la nuit, sans cœur, sans conscience, faisant proie de ceux, de celles que nous aimons le plus. Pour nous, alors, et à jamais, les portes du ciel seraient fermées et, pis encore, qui interviendrait pour nous les ouvrir ? Nous pour- suivrions notre existence, objets de haine universelle, ombre à la face de Dieu, lance au flanc de Celui qui mourut pour les hommes. Pourtant, malgré cette terrible perspective, nous affrontons une sorte de devoir à accomplir. Et devant le devoir, est-il permis de trembler ? Moi, je réponds par la négative. Mais moi, je suis vieux et la vie, ses lueurs aveuglantes, ses havres de beauté, ses chants d’oiseaux, ses musiques, ses amours, s’étendent loin derrière moi. Vous autres, au contraire, vous êtes jeunes. Beaucoup d’entre vous ont affronté la douleur, déjà, mais ont l’assurance de jours heureux, tôt ou tard. J’attends donc votre réponse. 
J'ai aussi aimé lorsque nous pouvions sentir certains parallèles avec d'autres éléments.
Ne croyez pas, en me voyant rire, que je n’éprouve aucune tristesse. Vous voyez que j’ai pleuré même quand j’étouffais de rire ! Mais il ne faut pas croire non plus que je sois malheureux quand je pleure, puisque le rire a succédé aux larmes. N’oubliez jamais que le rire qui frappe à votre porte en vous demandant la permission d’entrer n’est jamais le véritable rire. Non. C’est un roi qui entre quand et comme il veut ! Il ne demande d’autorisation à personne ! Il ne choisit pas le moment le plus adéquat, mais s’annonce sans crier gare.
[…]
Si vous aviez pu lire au plus profond de mon cœur, quand j’ai éclaté de rire, si vous aviez pu comprendre ce que je ressentais quand la crise est arrivée, si vous saviez ce qui se passe quand Sa Majesté le Rire remporte sa couronne et tous ses attributs — car quand il me quitte, c’est pour aller loin, très loin, et longtemps — vous auriez sans doute plus pitié de moi que de votre autre ami!
Et bien entendu, je vous ai dit que dès le départ, je sentais l'ambiance et que je l'appréciais. Je ne peux donc que vous partagez des passages qui semblent simple, mais aide à transmettre l'ambiance gothique du roman.
Roches grises; ciel gris dont le faible soleil éclaire parfois quelques franges, par-dessus la mer grise dans laquelle les bancs de sable s’étendent comme des doigts gris. La mer donne de furieuses gifles au rivage, mais les sons me parviennent comme ouatés, à travers le brouillard qui assaille les terres. L’horizon se perd dans un brouillard gris. Tout semble infini. Les nuages s’empilent comme des roches géantes et, sur la mer, court une rumeur qui ressemble à des présages funèbres. De sombres silhouettes se profilent sur la plage, de-ci, de-là, parfois à moitié dévorées de brouillard, et l’on croirait «voir des hommes marcher comme des arbres». Les bateaux des pêcheurs se hâtent de rentrer au port, comme des ivrognes qui montent et descendent au gré de la houle.
mais les tombes n’avaient paru aussi monstrueusement blanches, jamais les cyprès, les ifs, les genévriers n’avaient autant paru les symboles de la tristesse la plus totale, jamais les arbres, jamais les herbes n’avaient ployé sous le vent de façon si sinistre, jamais les branches n’avaient craqué si mystérieusement et jamais les aboiements lointains des chiens n’avaient, me semble-t-il, envoyé présage plus sinistre à travers la nuit.
Mais pour moi, en plus de cette ambiance, c'est tout ce côté psychologique auquel je ne m'attendais pas qui fait la force du roman. Je fus surprise de voir tout ce pan de connaissances déjà à l'époque et voir comment Stoker transmis cela dans la crainte face à son vampire, avec un rôle assez important confié à un aliéné. Stoker avait très bien compris qu'il fallait faire progresser la science dans son domaine le plus difficile et pourtant le plus vital — la connaissance de l’esprit et ses mécanismes et son récit sur Dracula nous permet de nous faire une tête là-dessus à l'aide de différents passages.
Vous soignez les aliénés. Mais, d'une manière ou d'une autre, tout homme est un peu fou. Tout comme vous faites preuve de discrétion en soignant vos patients, vous vous montrez discret avec les fous de Dieu — le reste des hommes. Vous ne dites pas à vos fous ce que vous faites ni pourquoi vous le faites. Vous ne leur révélez pas vos pensées. Vous gardez la connaissance où elle doit être, à un endroit où elle pourrait s’épurer, se compléter. […]
À présent, vous êtes un maître et je suis certain que vos bonnes habitudes n’ont pas disparu pour autant. Souvenez-vous, mon ami, que la connaissance est plus forte que la mémoire et que nous ne devons pas accorder notre confiance à la plus faible. Même si vous avez perdu votre bonne habitude de prendre des montagnes de notes, laissez-moi vous révéler que le cas qui nous préoccupe pourrait bien être (j’ai bien dit pourrait être) d’un intérêt tel, pour la race humaine, que tout le reste pourrait sembler mineur! Prenez donc soigneusement vos notes. Rien n’est peut-être inutile. Je vous conseille même de noter le moindre de vos doutes, la plus insignifiante de vos hypothèses. Peut-être, dans la suite, serait-il intéressant pour vous de voir jusqu’à quel point votre diagnostic était bon ou mauvais. Ce sont les erreurs qui nous permettent d’apprendre, non les succès.
Depuis mon échec d’hier, je ressens une impression de vide. Rien au monde ne me semble digne d’une pensée. J’avait toujours affirmé que le seul remède à cette sorte de maladie était le travail. Je me suis donc réfuté chez mes patients et j’ai choisi celui qui me paraissait le plus intéressant. Ses idées sont si bizarres, si éloignées des normes que je suis disposé à tout tenter pour le comprendre. Aujourd’hui, j’ai eu l’impression de pénétrer plus loin que jamais au cœur de ce mystère.
Je l’ai interrogé plus profondément que je ne l’ai jamais fait à seule fin de mieux interpréter ses hallucinations. Je comprends fort bien, à présent, que ma conduite dissimulait quelque cruauté. Je donnais l’impression de le cantonner volontairement dans sa folie — ce que j’évite avec mes autres patients, comme j’évite la gueule de l’enfer.
Tout à coup, je remarquai, dans ses yeux, cette lueur sournoise, caractéristique de tous les déments à qui vient de s’imposer une idée. En même temps, il se mit à secouer la tête — phénomène que les surveillants d’asile connaissent trop bien.

Bref, vous en comprenez que j'ai apprécié ma lecture. Bien entendu, j'ai senti un petit creux au milieu, mais cela ne m'a pas empêché d'apprécier ce récit qui n'en est pas un d'aventure, mais où tous les tenants sur la crainte, sur les mécanismes de celle-ci me semblent faire sa force. Ce fut donc une belle découverte pour moi. Je vous invite donc à le découvrir, mais n'oubliez pas d'évacuer vos préjugés, et de vous laisser envelopper par cet univers. 

Quelques citations
Lorsque, un peu plus tard, je le vis, par une fente dans la porte, dresser la table dans la salle à manger, le doute ne fut plus permis; qu’il s’abaisse à ces travaux serviles démontre que personne d’autre n’est engagé pour les faire. Cette découverte me fit frissonner — si personne d’autre n’habitait le château, ce devait être le comte lui-même qu’il avait conduit la voiture, deux jours avant! Terrible pensée! Dois-je penser qu’il détient le pouvoir de contrôler les loups comme il me l’a montré — en levant seulement la main, sans même prononcer une parole? Et qu’était cette épouvante que ressentaient, à mon égard, le menu peuple de Bistritz et mes compagnons de voyage? Pourquoi ce crucifix? Popurquoi, dans la voiture, ces petits cadeaux peu ordinaires — ail, rose sauvage, cendre de montagne? Bénie soit la vieille femme qui m’a passé son crucifix autour du cou! Je sens renaître mes forces et mon courage chaque fois que je le touche. Étrange qu’un objet qu’on m’a appris à tenir pour un relent d’idolâtrie puisse apporter une aide aussi immense en des temps de solitude et de danger! L’essence de l’objet lui-même posséderait-il quelque pouvoir ou sert-il seulement de tremplin, de médium, pourrai-je presque dire, pour me replonger dans mes souvenirs les plus calmes et les plus heureux?
— Au diable, vous et toutes vos âmes! cria-t-il. Pourquoi me tourmenter avec elles! Ne croyez-vous pas qu’il me suffise de me tourmenter, de me désoler, de m’affoler sans qu’il faille encore m’occuper d’âmes?
[…] Je désire réfléchir, ce qui m’est impossible quand mon corps souffre de contraintes. 
les épreuves, les tensions, ne sont que des pièges destinés à évaluer la force de notre foi, que nous devons continuer à croire et à espérer
Puis j’ai un souvenir, vague, de quelque chose de long et de sombre, avec des yeux rouges — ce rouge que nous avons admiré dans le soleil couchant. C’était aussi quelque chose de très doux et de très amer qui m’a entourée en une seconde. J’ai alors eu l’impression de m’enfoncer dans une onde verte et profonde et j’entendais une mélodie résonner à mes oreilles — une mélodie semblable à celle qu’entendent, m’a-t-on affirmé, les noyés avant de mourir. Et puis, tout a semblé s’enfuir de moi. Mon âme jaillissait de mon corps et je flottais dans l’espace. Je croyais me souvenir que dans le temps, le phare occidental brillait en dessous de moi. Et puis, je subis un sentiment déchirant comme si je me débattais dans un tremblement de terre et je suis revenue à moi alors que vous me secouiez — je vous ai vue me secouer avant de le sentir vraiment.
si la sympathie humaine ne peut rien changer aux faits eux-mêmes, elle aide pourtant à les rendre plus supportables.
Renfield est un maniaque homicide d'une espèce particulière. Je vais devoir inventer une nouvelle classification pour son cas – je l’appellerai un maniaque zoophage. Il ne désire rien que d'absorber le plus de vies possibles et il est arrivé à cette obsession par un paroxysme assez surprenant. [..] Où en serait-il arrivé ensuite? Cela vaudrait presque la peine de le voir achever l’expérience. Mais il faudrait, pour cela, une raison suffisante. Les hommes ricanaient devant la vivisection et regardez les résultats d’aujourd’hui! Pourquoi ne pas faire progresser la science dans son domaine le plus difficile et pourtant le plus vital — la connaissance de l’esprit et ses mécanismes?
Mais la crainte est salutaire, car elle sert d’avant-poste à la croyance!


Parce que je participe à quelques challenges


et peut-être aussi

Ce titre fait également partie de la liste des 100 livres à avoir lus au moins une fois dans sa vie, et de celle du Teacher's Favorite Books 

samedi 15 février 2020

c’est horrible comme c’était beau

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La petite fille qui aimait trop les allumettes
Auteur : Gaétan Soucy
Édition: Boréal Compact, 2000, 180 p.
original: 1998
Couverture: Sans titre de Catherine Farris
Drame, littérature québécoise

Présentation: Le secrétarien commence à vivre sans les ordres de son père.
+ : style
- : court
Thèmes: mort, secrets de famille, isolement



Pourquoi ce livre
Parce que le challenge Un mot, des titres avait le mot petit et que j'ai profité de l'occasion pour relire ce titre. (Et étrangement, comme je reviens dans ce challenge, j'ai un billet préfait pour ma mise en forme et, lorsque je l'ai peaufiné la dernière fois, c'était avec mon billet sur Les petites victoires. Je ne peux que signaler ce fait puisque je peux aussi vous inviter à découvrir ces petites victoires.)

Mon avis
Bien que ce soit une relecture, je me souvenais du caractère ovniesque de ce livre, sans me rappeler de l'élément donnant le titre au récit, étrangement. Ce fut donc comme si je découvrais ce livre pour la première fois, ou presque, puisque bien entendu, un élément m'avait marquée: on dirait que j'avais focussé là-dessus et que j'essayais d'y trouver les indices ratés la première fois. Or, j'ai l'impression que ces éléments, j'avais bien pu les voir la première fois, mais je ne vous dirai pas de quoi il s'agit pour que vous puissiez vous faire votre propre idée s'il vous vient l'envie de lire ce titre qui est à n'en pas douter à découvrir.

J'ignore si c'est parce que je me rappelais du côté ovniesque du titre que j'ai eu l'impression que ce l'était beaucoup moins, mais que j'ai plutôt trouvé que j'étais confrontée à un récit très bien mené. Certes déroutant, mais des indices sont semés ici et là, et on croit aisément à ce qui se passe, bien qu'on aimerait que ces réalités n'existent pas. Par contre, le ton donné peut sembler ovniesque, mais cela n'empêche pas d'avoir des phrases maîtrisées comme le montre le passage suivant qui, à mon avis, représente bien le ton du récit:
Mais bon, j’étais là devant la dépouille à papa et à me ramentevoir tout ça, inutilement bien sûr, car la mémoire voulez-vous bien me dire à quoi ça sert. Je m’efforçai de mettre ces choses-là dans un coin pour ne plus y penser, et de réfléchir à la place, par réforme de l’entendement, selon l’éthique. Je rassemblais mes idées pour faire le point sur l’état présent de l’univers, à mon frère et à moi. Père était devenu ni plus ni moins une chose, puisqu’il n’y avait plus personne dedans, et je sentais que même cette chose avec rien dedans ne nous appartenait plus. Des hordes nous adviendraient du village, ignorant tout de nos mœurs, ne respectant rien, comprenant encore moins, le groin écumant, agitées et stupides comme des mouches, et nous dépossédant de tout, de notre domaine, de mes dictionnaires, du Juste Châtiment aussi, vraisemblablement, et par conséquent de l’usage de la parole, et de la dépouille même de papa qu’ils enterreraient où bon leur semble, dans la crotte et dans la boue.
Puisque c'est le récit de nouveaux orphelins, l'auteur ne pouvait que nous montrer également certaines réflexions sur la mort créant une lucidité dans la voix de la narration naïve.
Je m’étonne toujours de constater qu’une fois la première rafale passée, je suis capable d’une telle indifférence à ce qui peut m’arriver de terrible ici-bas, c’est dans mon caractère, comme. […] Le malheur arrive toujours à n’importe qui, que voulez-vous, c’est une loi de l’univers.
Ah j’aurais voulu ne pas céder au sommeil et en finir avec mon testament avant qu’il ne soit catastrophe. Mais j’étais abandonnée par mes forces, elles s’étaient sauvées comme un crayon. Quoiqu’on en fasse et quoi qu’il en soit, et aussi loin qu’on aille, il faut s’étendre au bout du compte pour dormir, c’est fatal. On a la laisse au cou, la fatigue qui vous retient à la terre finalement vous y tire, et l’on tombe, toujours, que voulez-vous. C’est l’élastique de la mort.
Et à travers toute cette cruauté de la vie, il y a aussi les mots, leur pouvoir, leur genre. Et Gaétan Soucy leur rend bien hommage avec une maîtrise de la ponctuation pour rythmer le récit. Puisqu'il les a bien rangés en phrases, on reçoit un véritable choc à leur contact, tout comme on en reçoit à la découverte de ce récit.

Aussi, lorsque je regardais mes pages cornées (désolée ceux qui n'aiment pas ça!), je n'ai pu que me remémorer que mon édition parlait du débat de l'indépendance grâce à la citation suivante qui mêle également le besoin d'écrire et la sensation d'être dépouillé par la vie.
J’avais définitivement compris que nos rêves ne descendent sur terre que le temps de nous faire un pied de nez, en nous laissant une saveur sur la langue, quelque chose comme de la confiture de caillots, et j’ai repris le grimoire, comme ça, au beau milieu du champ, et mon crayon a poursuivi comme un seul homme, car un secrétarien, un vrai, ne recule jamais devant le devoir de donner un nom aux choses, qui est son office, et je me trouvais assez désarmée par la vie pour ne pas désirer me dépouiller davantage, à l’instar des franciscains et des mules aux yeux doux, et aller jusqu’à me démunir de mes poupées de cendre, je veux dire les mots, tant il est vrai que nous sommes pauvres de tout ce qu’on ne sait pas nommer, comme dirait le Juste Châtiment, si elle savait parler. 
Bref, c'est dur d'écrire une chronique ici sans vous divulgâcher pour vous montrer toute la portée de ce récit. Le style et la construction du récit sont au rendez-vous, et je ne peux que vous inviter à découvrir ce titre, car c’est horrible comme c’était beau. 


Quelques citations

Mais rien de cela n’est la faute à l’impossible. Elle apprendrait à lire avec moi. Dans les dictionnaires que nous irons chercher dans ce qui restera demain de la bibliothèque incendiée, où quelques-uns, j’ose le croire, auront été épargnés, ç’a la vie dure les dictionnaires, mine de rien, ils ont le calme entêtement du bois dont ils sont issus, les arbres ne pouvaient pas nous faire de cadeaux plus beaux. Et nous lirons, nous lirons! Jusqu'à tomber par terre d'ivresse, car après tout qu'importe qu'elles nous mentent, ces histoires, si elles ruissellent de clarté, et qu'elles étoilent le chapeau des enfants déboulés de la lune étendus côte à côte deux par deux, elle et moi?  
Parfois la voix de papa s’élevait par-dessus la mélodie, la chevauchait quelques instants, la tourmentait juste ce qu’il faut, et je ne peux pas vous dire, c’est horrible comme c’était beau.
Je vais vous dire, si j’avais pu prévoir que, avant la fin du jour, je me retrouverais en tête à tête avec l’inspecteur des mines, je crois à tout prendre que j’aurais préféré aller me pendre à la corde de papa, car je craignais un peu les envies de mon cœur, c’est le moins qu’on puisse dire, et selon ce que nous dictent la nature et la religion, c’est de mon frère bien évidemment qu’il convient que je sois amoureux, pas d’un autre.
Car que faire d’autre qu’écrire pour rien dans cette vie? D’accord, d’accord, j’ai dit «les mots: des poupées de cendre», mais c’est trompeur aussi , puisque certains, quand ils sont bien rangés en phrases, on reçoit un véritable choc à leur contact, comme si on posait la paume sur un nuage au moment juste où il est gonflé de tonnerre et va se lâcher. Il n’y a que cela qui m’aide, moi. À chacun ses expédients.

Parce que je participe à quelques challenges

Un mot, des titres
 

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